Oh mon Dieu !

Des légumes coupables d’exhibitionnisme...



Oh mon Dieu!


Après avoir repris le métro, on arrive à la maison communale ciblée. On repère facilement le bureau où se trouve l’écriteau « culture – Kultuur ». 

- T’as vu, me dit Iacchos, les néerlandophones prennent la culture au sérieux : il y a un K majuscule à Kultuur. 

Après consultation des heures d’ouverture on constate qu’on est en avance. Iacchos pose son sac à dos et trois carottes indisciplinées en profitent pour s’enfuir. Juste à ce moment surgit une jeune employée, tellement bien emmitouflée dans son manteau et écharpe qu’on ne voit que ses yeux, son nez et sa bouche. Elle voit les carottes aventureuses débouler vers elle. 

- Oh mon Dieu ! C’est dégoûtant ! Ramassez immédiatement ces légumes obscènes sinon j’appelle la police. Cachez-les, je ne veux plus les voir ! 

Elle est presque hystérique. 

- Zut alors murmure Iacchos, on est tombé sur une psy ! 

Je m’empresse de ramasser les légumes coupables d’exhibitionnisme. Iacchos et moi voyons alors la jeune femme entrer dans le bureau. Nous sommes atterrés. 

- « Entrez » dit la jeune femme d’une voix sèche. 

Le bureau semble très grand mais il y a des piles de dossiers qui l’encombrent jusqu’au plafond. L’espace de travail en est sérieusement réduit. Iacchos suppose qu’il n’y a plus de crédits pour acheter du mobilier de bureau depuis la faillite de la banque communale. La femme enlève manteau et écharpe. J’espère mieux voir son visage mais je ne vois toujours que ses yeux, son nez et sa bouche : elle est habillée selon une coutume de son pays d’origine. Elle porte des gants. Je me dis qu’elle ne doit pas supporter la poussière. 

- Je suis artiste et je viens déposer un dossier pour le nouveau centre culturel. 

La femme s’est calmée. Elle arbore maintenant un sourire carnassier et me regarde avec des yeux bizarres et très maquillés. 

- Montrez… voyons cela… Oh ! Cela ne va pas ! Cela ne va pas du tout ! C’est plein de nus ! 

Elle referme brusquement le dossier et prend un air sévère. 

- Les mentalités changent, vous savez. Il faut respecter la pudeur des autres ! Imaginez un seul instant que j’approuve ce dossier : votre exposition causerait plein de désordres. Des jeunes viendraient tout casser ! 

- Mais enfin avant il n’y avait aucun problème ? 

- Monsieur Ich, Ichtar.. 

- Itschert, Mademoiselle, c’est d’origine allemande. 

- Peu importe. C’est bizarre comme nom, surement étranger ! Monsieur Ichkar, il faut tenir compte des nouveaux immigrés. L’intégration, vous savez, cela doit se faire dans les deux sens ! 

- Mais… 

- Il n’y a pas de mais, le programme de cette année est complet : le thème en est l’art abstrait. L’année prochaine, il y aura de l’art plus avant-gardiste : on exposera Lev Pavlov, avec ses châssis de toile neufs et vides, ensuite les toiles blanches de Cy Twombly. Puis après une série de toiles blanches de Robert Ryman, le mois suivant Elena Bajo avec ses châssis usagés, imbriqués les uns dans les autres et liés entre eux avec du scotch. Et pour terminer le semestre John Cornu avec ses châssis brûlés… 

- Mais, l’interrompt Iacchos, toujours pratique, pourquoi exposer Cy Twombly? Cela va faire exploser le coût des assurances ? Il y a un peintre belge, Walter Leblanc, qui pourrait faire l’affaire avec sa toile blanche « Twisting strings MX36 » de 1975. Et vous n’exposez qu’une toile dans du vide. On l‘expose bien actuellement au Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique


Walter Leblanc: essayer sa blancheur c'est l'adopter!

Walter Leblanc: essayer sa blancheur c'est l'adopter!

Walter Leblanc: essayer sa blancheur c'est l'adopter!



- Ah non, sur cette toile de Leblanc dont vous parlez il y a des ficelles cousues. Cy Twombly est bien plus minimaliste puisqu’il n’y a même pas de ficelles. Ce sont des toiles qui valent des millions, sans ficelles ! Ensuite il y aura Yves Anon qui laissera la galerie entièrement vide pendant six mois. Il ne faut quand même pas lasser le public. Une analyse en six volumes d’Hermann von Blinkenstein sur le vide sidéral égayera le tout. Les volumes sont reliés plein cuir de chat et numérotés. 

- En chœur Iacchos et moi : Anon Yves ? 

- Oui, Anon de son nom de famille et Yves de son prénom… 

- Vous êtes sûre qu’il ne s’appelle pas Yme Anon ? 

La jeune femme consulte son dossier. 

- Non, il s’agit bien d’Yves Anon. Mais vous savez, nous avons des dynasties d’Anons dans les musées et les académies. C’est pire que des lapins, ils se reproduisent de père en fils… c’est dégoûtant dit la jeune femme en consultant son dossier. 

- Mais enfin le coût, pardon le coup du vide Yves Klein l’a déjà fait en 1958 dans la galerie Iris Clert dont il avait repeint les murs en blanc ! Il n’avait même plus besoin de toiles à peindre en blanc et la galerie était entièrement vide ? Ensuite cela a été refait par un artiste belge lors d’une biennale de Venise ? Et on l'a encore fait au Centre Beaubourg à Paris en 2009 avec publication d'un livre de 500 pages? Et puis le coup de la toile brûlée Yves Klein l’a déjà fait aussi en 1961 ? 

- Monsieur Ichkar, John Cornu ne présente pas de toiles brûlées, mais des châssis brûlés, en réalité ils sont peints, voilà la grande différence ! Et cessez de m’interrompre tout le temps. 

- Quant à l’année suivante, on promotionnera la calligraphie. Sans illustrations cela va sans dire. Vous pourriez peut-être vous reconvertir, on ne sait jamais… Revenez dans vingt ans. Et reprenez vos saletés, Monsieur Ikkar, euh Icare… 

- Mon nom est Itschert, Eric Itschert. 

Iacchos me tire par la manche : 

- Eric, allons-y ! 

- D’accord. De toutes manières, les carottes sont cuites. Au revoir Mademoiselle. 

- Elle est complètement tordue cette femme ! me dit Iacchos en sortant. 

- Oh, tu sais, on traverse l’Atlantique et là-bas beaucoup ont la même peur du corps. Et pourtant c’est une tout autre culture. Et regarde l’Inde, un de tes pays d’origine. 

En parlant, on longe un mur où il est écrit en lettres immenses : « pleurez maintenant les résultats des causes que vous avez applaudies ». 

Iacchos ajoute : 

- Elle ne se rend pas compte que si ceux qu’elle soutient arrivent au pouvoir elle ne pourrait plus ni travailler, ni étudier. Heureusement qu’on n’a pas acheté des champignons !



Ou des asperges...

- Ou des asperges! Bon, tout cela me libère du temps, voyons les choses positivement. Tu reprends tes cours d’archéologie à Lyon dans deux semaines. On doit boucler l’enquête d’ici-là ! 

- Pour mes recherches sur Yme Anon, ça ne va pas être du gâteau ! 

- Au moins tu sais qu’Anon, c’est son nom de famille. 

Soudain Iacchos devient tout pâle. 

- Regarde ! Les pavés quittent les rues ! 


Où ont-ils disparu, à quel mystérieux rendez-vous se sont-ils rendus ?



pavés, rues, rues en paves
Où ont-ils disparu, à quel mystérieux rendez-vous se sont-ils rendus ?



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